La restauration des bois de la douiria de Mouassine

La douiria de Mouassine (appartement de réception) est exemple demeuré intact de l’art décoratif au Maroc. La restauration de 2016, réalisée par des artisans de Tafza, qui a notamment permis de mettre à jour le travail du plâtre et ses couleurs d’origine miraculeusement conservé, a révélé la richesse colorée de cette petite salle. Véritable « ode à la couleur » d’après Xavier Salmon, conservateur au Musée du Louvre qui a rédigé à l’occasion de cette première restauration l’ouvrage « La Belle Oubliée », la douiria présente un riche décor de plâtre sur le thème du jardin : des parterres de feuilles et d’amandes, des motifs stylisés de fleurs et digitations… 

Mise à jour du corbeau ouest lors de la restauration de 2016. Le plâtre de la douiria avait été entièrement recouvert d’une couche de plâtre qui cachait les détails et les couleurs du travail des artisans.
Mise à jour d’un chapiteau. L’épaisse couche de plâtre appliqué par les propriétaires précédents de la maison était une manière pour eux de moderniser la salle et de la mettre au gout du jour.

La partie supérieure de la salle, en bois peint, laissait deviner la suite de ce décor floral mais l’état de conservation du bois ne permettait pas de se rendre compte entièrement du décor d’origine. 

En novembre 2020, le Musée de la Musique a décidé d’entreprendre un important chantier de restauration de ces bois peints. Le musée a ainsi chargé Tariq EL AZZOUZI et Anass ESSANHAJI, diplômés de l’Académie des Arts Traditionnels de Casablanca en conservation-restauration du patrimoine spécialisé dans le bois, de cette restauration. 

À gauche, Anass Essanhaji et à droite Tariq El Azzouzi sur le chantier de restauration.

Au cours de leurs études, les deux jeunes restaurateurs ont pu réaliser plusieurs chantiers dont un projet de fin d’étude : Tariq EL AZZOUZI a ainsi réalisé une étude pour la restauration du minbar de la mosquée de Taza (pour en savoir plus sur le parcours de Tariq EL AZZOUZI) tandis que Anass ESSANHAJI a réalisé une étude sur les boiseries de Dar Chorfas Al Maslouhiyine à Marrakech (pour en savoir plus sur le parcours de Anass ESSANHAJI) et ils sont également les auteurs de la restauration du minbar de Mouassine en 2018. Fort de leurs différentes expériences, ils ont ainsi pu faire une étude de la douiria et mettre au point un protocole précis pour la restauration des bois. 

Etat des boiseries avant et après la restauration. La couche de lin noircie laisse deviner les motifs et les couleurs.
Une série de vidéos documentant le processus du chantier a été réalisé. Toutes ces vidéos sont visibles sur Instagram.

Les boiseries de Mouassine présentent un décor polychrome que l’on devine sous plusieurs couches d’huile de lin encrassées. Le décor était d’abord peint au sol puis assemblé à l’aide de clous forgés (on peut ainsi dater le plafond d’avant l’apparition du clou industriel). Le bois peint avec de la peinture à base de pigments a été recouvert au cours du temps de plusieurs couche d’huile de lin. A la base, cette couche servait de protection pour la peinture mais en vieillissant, l’huile de lin a entrainé un noircissement de la boiserie. Les fortes chaleurs à Marrakech ont ramolli la couche extérieure de l’huile de lin, la poussière se colle et est emprisonnée et les couleurs et motifs disparaissent sous l’encrassement. Il est donc nécessaire de supprimer cette couche pour faire réapparaitre les couleurs et motifs. Le risque est de faire disparaitre également la peinture en voulant supprimer l’huile de lin. 

Les restaurateurs ont donc réalisé plusieurs tests avec différents solvants et tensioactifs pour établir leur protocole final. Le nettoyage est réalisé à partir d’un mélange d’acétone et d’éthanol qui élimine l’encrassement sans attaquer la couche picturale. Pour diminuer aussi le frottement sur la couche picturale et l’épargner encore plus, Tariq EL AZZOUZI et Anass ESSANHAJI utilisent également une technique à base de compresses. 

Différentes zones sont identifiables par le traitement des décors mais également par leur état de conservation. On trouve ainsi des zones uniquement peintes et des surfaces peintes et gravées. Sur le plafond, on trouve aussi des zones noircies et très friables. Ces éléments étaient à la base de fines plaques de métal (cuivre ou étain) qui ont subi une important corrosion au cours du temps. A ce stade, les conservateurs ont tenté de conserver ces plaques friables avant d’envisager une restauration différente. Certaines zones présentes aussi une cristallisation de l’huile de lin. Ces zones sont alors beaucoup plus complexes à traiter : elles demandent beaucoup plus de frottements et le risque d’attaquer la couche picturale est plus grand. Les pigments sont aussi plus ou moins fragiles : le pigment jaune a peut-être un liant organique plus fragile, parfois complètement disparu dans certains endroits, il est éclatant à d’autres. 

La restauration est ainsi un jeu d’équilibre sans fin entre la suppression l’huile de lin et l’encrassement et maintenir la couche picturale, tout en essayant de donner une uniformité à l’ensemble des couleurs de la boiserie. 

Chaque nouvelle étape du chantier est ainsi testée en amont pour s’assurer le meilleur résultat possible et les restaurateurs avancent avec beaucoup de prudence. 

Le décor mis à jour prolonge ainsi le décor de plâtre et son thème floral : fleurs, bouquets, entrelacements de digitations, viennent ainsi continuer et compléter le décor de plâtre. Les motifs et la palette de couleurs se retrouvent dans d’autres bâtiments, ce qui tendrait à dater le plafond de la fin du 18ème siècle début du 19ème.

Le chantier est visitable pendant tout le temps de la restauration ce qui permet de voir l’évolution du chantier et rencontrer les restaurateurs.